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Les étapes d'une œuvre : Abyss 15/05/2007

HISTOIRE

J'adore les contes, et par dessus tout, ceux d'Andersen. La petite sirène a exercé une incroyable fascination chez moi, durant bien des années. Durant l'enfance où l'imagination bat son plein, je me suis souvent demandée si les sirènes existaient ; et si oui, pourquoi on ne les avait pas déjà trouvées. Une réponse logique s'est imposée à mon esprit : comme les hommes ont sondé le fond des mers et des océans, ils ont dû déranger le peuple des sirènes, rétifs à tout contact avec leur lointains cousins terrestres. Pour les fuir, ils décidèrent de plonger plus au centre de la Terre, suivant les pentes inconnues des failles et osant s'aventurer dans un univers sans lumière ; un enfer, sans doute, à leurs yeux, mais le seul refuge possible où les hommes ne les débusqueraient pas. Dans les abysses, ils ont commencé à muter, pour s'adapter à leur nouveau milieu : le manque d'oxygène les contraignit à des gestes plus lents. Leurs muscles fondirent, leur corps perdit de la masse, devenant transparent et mou. Pour percer l'obscurité, et palier leur yeux désormais aveugles, ils développèrent un rostre bioluminescent, et leur échine parcourue d'impulsions électriques commença à briller dans la nuit des profondeurs.
Mais l'Histoire se répète, chez les Hommes comme chez les Sirènes. Une jeune, plus hardie que les autres, entendit parler un jour des cousins de la surface, et comme dans le conte d'Andersen, sa curiosité l'emporta sur les interdits ancestraux. Elle remonta dans les eaux plus chaudes de la surface en quête d'une trace de vérité, pour étayer ses fantasmes du monde inconnu. C'est là qu'elle le trouva... ce crâne humain qui s'offrait en miroir : même nez atrophié, même mâchoire fendue jusqu'au ouïes... N'ayant pas vu d'humains vivants, elle n'avait en effet nulle raison de les imaginer différents d'elles...
J'aime à penser en la regardant, à cette belle leçon d'humilité... nous sommes bien souvent très proches, sous les apparentes dissemblances de la surface...


EVOLUTION DU TRAVAIL

Le croquis s’est fait sur la table d’une pizzeria. C’est souvent le cas : en sortant, il est une chose que je ne peux laisser à la maison, c’est mon set de crayons de papiers et un carnet de croquis de poche. Si d’aventures de je n’ai pas pris mon carnet de croquis, persuadée que je n’en aurai pas l’utilité, les croquis terminent souvent sur les nappes en papier des restaurant ou sur le premier support qui me viendra en mains.

Dans ce croquis, vous remarquerez que la posture est déjà bien marquée, ainsi que les premiers éléments « abyssaux » de cette sirène, en particulier le rostre luminescent. En revanche, il n’y a pas encore trace des filaments de méduse ni des voiles, détails qui s’affineront par la suite. Le crâne lui aussi est venu plus tard, bien qu’évident symbole dans l’histoire de cette sirène, déjà très ébauchée dans ma tête.

En général, avant de passer à la peinture, l’idée tourne et tourne dans la tête, mûrissant presque à mon insu. Son histoire s’enrichit de tout un réseau d’éléments narratifs. Parfois, il y a même plusieurs croquis, à intervalle régulier. C’est comme une obsession qui ponctue le travail, et sort au moment où tous les éléments du puzzle sont en place.




Voilà la première mise en place. D’ordinaire, je préfère faire le fond à la brosse, pour conserver un rendu plus naturel ; mais ici, exceptionnellement, j’ai opté pour un dégradé parfait. L’image allait suffisamment évoluer et se charger pour que cela ne gène pas à la fin, et pour cette image, je n’écartais pas un rendu plus digital que mon travail habituel, qui me semblait se prêter plutôt bien au sujet.

Dans ces étapes préliminaires, je me concentre sur les lumières qui vont créer le volume et le présence de la sirène.

Vient alors le travail de détail en parallèle avec une solide documentation. J’ai écumé l’Internet pour trouver des images de la faune abyssale et un peu plus tard, tombant dans une librairie sur un gros volume consacré à ce milieu *, je l’ai ajouté à ma bibliothèque.

Compte tenu de l’histoire, l’idée était de cumuler les proximités entre le crâne humain et la sirène, tout en respectant des éléments reconnaissables de la faune abyssale. C’est ainsi que j’ai choisi de faire la bouche de cette sirène fendue profondément, comme les fameux dragon-boa. En considérant uniquement la partie supérieure du crâne humain, rien ne lui permet réellement de se douter que nous ne partageons pas avec elle cette physionomie.
Bien sûr, je me suis aussi basée sur les poissons des profondeurs pour les yeux aveugles. Le nez n’ayant pas d’utilité dans son milieu, il est atrophié, et remplacé par des ouïes à l’arrières. Au début, j’ai brossé ces ouïes selon une photo d’un brochet disséqué, trouvé dans mes pérégrinations. Un peu plus tard j’ai réalisé que la couleur ne s’intégrait pas, ce qui est logique, puisqu’elles étaient « intérieures »...


Cela a été corrigé par la suite, en approfondissant mes recherches sur la faune. Pas la faune abyssale cette fois-ci, mais aquatique, plus largement. J’ai trouvé cette référence d’ouïes extérieures, bleues à pois blancs, utilisées par le requin. Cela s’apparentait beaucoup plus aux tons et à la peau de ma sirène.

Au cours du travail, j’ai aussi ajouté ces points minuscules à la texture de sa peau. On finit par l’imaginer avec une épaisse peau, souple et lisse, de cétacé.

Les yeux n’avaient pas de présence. J’ai donc appuyé un peu plus la pupille, tout en leur conservant, le plus possible, leur aspect aveugle.


Pour le corps, je souhaitais une transparence, une impression de mollesse. Avec la bioluminescence, cela a fait parti de mes premières intentions, qui rendent cette sirène un peu atypique.
J’ai recherché alors de nombreux documents sur les méduses. Celui que j’affiche si contre a été une de mes plus utiles références. J’adorais les filaments en pagaille et j’en ai reproduit l’effet, mais cette fois, à l’intérieur de ce corps transparent en forme d’hippocampe. J’ai fait plusieurs essais pour l’intensité de la lumière, parcourant son échine, mais il ne fallait pas cependant qu’elle concurrence la lumière du rostre...



L'IMAGE FINIE

Au final, voici ma sirène finie. J’aurai souhaité aller encore plus loin dans le réalisme, mais il me faudra sans doute quelques années encore avant d’acquérir la maîtrise nécessaire pour l’ambition de ce projet.
A titre de renseignement, cette image digitale n’est pour moi qu’une étape : c’est une étude, dont je compte tirer un tableau à l’huile prochainement. Si je m’y tiens, ce sera mon plus grand tableau, puisque la sirène doit être en taille réelle : j’envisage une hauteur de 2 mètres pour 1 mètres de côtés… De quoi voyager quelques secondes, quelques minutes ou quelques années dans l’univers inquiétant des profondeurs...


* L’excellent livre de Claire Nouvian, intitulé « Aysses » aux éditions Fayard

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